Intégration d’exosquelettes en milieu industriel
Cette semaine, j’ai assisté à la démonstration parfaite… de comment rater un démo d’exosquelette.
Toutes les conditions étaient réunies pour un succès. La direction informée. Le superviseur impliqué. L’opérateur volontaire. L’exosquelette adapté à la tâche.
Et pourtant.
La mise en place : tout était parfait sur papier
En général, un démo, ça se prépare. Je m’assure que le directeur d’usine soit mis au courant — parce qu’un opérateur en test, c’est une pause dans la production. On évite donc les périodes de rush. Je demande aussi que le superviseur soit impliqué, pour favoriser l’acceptabilité sociale du projet.
Cette semaine, toutes ces étapes avaient été respectées. Sur papier, c’était impeccable.
J’arrive à l’usine. Ils sont spécialisés dans la transformation de l’acier — un environnement difficile, des matériaux très lourds, des machines bruyantes, des tâches très répétitives. L’idéal pour implanter des exosquelettes.
Je suis accueilli par la responsable Santé-Sécurité, qui a identifié les exosquelettes comme une solution potentielle et me présente le cas. On descend sur le plancher rencontrer l’opérateur.
Appelons-le Sylvain.
Sylvain soulève des tonnes d’acier tous les jours. Il est costaud. Un peu usé aussi. Et il s’est déjà plaint de douleurs à l’épaule. Je lui fais essayer un exosquelette adapté aux tâches avec les bras à mi-hauteur.
Sur papier, encore une fois : fit parfait.
Le moment où tout bascule
Son superviseur assiste à la formation. Il est de bonne humeur. Un peu trop.
On est pourtant dans un moment où on cherche une solution pour un employé qui souffre physiquement. On pourrait s’attendre à un peu de sérieux. Un peu de bienveillance.
Je n’ai même pas terminé les ajustements que le superviseur lance, en riant :
« On dirait que t’as des antennes, tu vas capter le wifi comme jamais avec ça ! »
Il est le premier à rire. Il n’est pas mal intentionné. Il a juste voulu détendre l’atmsophère comme il fait d’habitude à la job. Mais là c’était plus que maladroit, c’était malvenu.
Et c’est là que… tout bascule.
Sans même s’en rendre compte, il vient de tuer le démo.
Je vois immédiatement Sylvain se refermer. Il devient plus hésitant. Il me dit que c’est plus encombrant qu’il pensait. Que son espace de travail est étroit. Qu’il a peur d’accrocher quelque chose.
On décide quand même d’aller tester en conditions réelles. Je reste un peu en arrière avec la responsable Santé-Sécurité pour lui partager mon inquiétude sur la tournure des événements. Puis on les suit.
En traversant l’usine, tous les employés regardent Sylvain. Certains rient. Je ne sais pas quelle blague le superviseur a sortit en chemin, mais le message est passé.
Sylvain est maintenant devenu… un spectacle. De cirque.
On m’explique que c’est « de bonne guerre ». Qu’ils se lancent tous des jokes entre eux. Peut-être. Mais je commence à voir comment ça va finir.
Effet boule de neige
On arrive à son poste. Sylvain m’explique sa tâche. Je regarde les positions, les gestes, les contraintes. Le potentiel est évident. Mais lui n’y est déjà plus.
Très vite, il me dit que ça ne l’aide pas beaucoup. Qu’il ne voit pas vraiment l’avantage. Je réajuste, je corrige, j’adapte les réglages à sa morphologie. On essaie à une autre machine.
Entre-temps, le superviseur a rameuté toute l’usine. Une dizaine de gars autour de nous. Certains commentent, d’autres rient, d’autres jugent. C’est beaucoup d’interférence pour un test qui devrait être intime, centré sur l’expérience de l’utilisateur.
La spirale est enclenchée. Ça ne peut qu’empirer.
Un gars sort du groupe et s’avance vers moi. Tête baissée, comme un taureau. Il m’explique, sans détour :
- Les exosquelettes ne servent à rien
- Leur problème, sur ce poste, seon lui, c’est les poignets, pas les épaules
- Leur travail est trop dur pour être aidé par quoi que ce soit
- Pis lui, ça fait 30 ans qu’il fait ça et il n’a besoin de rien
⠀Je comprends vite à qui j’ai affaire : l’alpha du groupe. L’influenceur du plancher. Il est déjà convaincu que c’est une mauvaise idée, sans même avoir essayé.
J’apprendrai plus tard qu’il est en conflit ouvert avec la responsable SST. Donc si elle propose quelque chose… il est contre. Par principe.
À ce moment-là, je sais que c’est terminé.
Je me tourne vers Sylvain : « Je vais t’expliquer comment l’enlever. »
Je sens son soulagement immédiat.
Et je sais aussi que ce n’est pas demain la veille qu’il se portera volontaire pour en essayer un autre.
Le post-mortem : ce n’était pas un problème de technologie
Après, on a fait un débriefing avec la responsable Santé-Sécurité.
Ce qui a fait déraper le démo, ce n’est pas la technologie. C’est le contexte. On n’est pas dans un enjeu technologique, mais de culture d’entreprise et de psychologie industrielle.
Le superviseur aurait dû :
- Adopter une posture sérieuse et bienveillante
- Protéger l’employé, pas le ridiculiser
- Cadrer les autres employés dès le départ
⠀On aurait dû :
- Faire le test sans public
- Laisser Sylvain se faire une opinion par lui-même
- Éviter l’effet « spectacle »
- S’assurer d’avance que personne ne se moque de lui, surtout pas le superviseur
- Parler à l’alpha en amont pour le prévenir qu’on allait essayer un n ouvel équipement pour Sylvain qui souffre et que si lui n’en veut pas, on ne lui demandera d’en avoir
⠀
La leçon fondamentale : qui décide vs qui porte
L’un des enjeux les plus sous-estimés avec les exosquelettes, c’est que les prescripteurs ne sont pas les utilisateurs.
Ceux qui décident, ce sont souvent :
- La direction, qui investit dans le matériel
- La santé-sécurité, qui identifie les risques
- La production, qui gère les contraintes
⠀Ceux qui doivent vivre avec et les porter tous les jours :
- Ce sont les opérateurs sur le plancher
⠀Ce décalage crée une vulnérabilité énorme. Une technologie peut être parfaitement adaptée au travail et quand même être rejetée si elle arrive dans un mauvais contexte humain.
La vraie recette pour rater un démo
1- Laisser le superviseur ridiculiser son employé devant tout le monde
2- Transformer un test individuel en spectacle collectif
3- Créer de la curiosité malsaine autour du produit
4- Donner la parole au plus bruyant plutôt qu’au principal intéressé
5- Ignorer les conflits internes qui couvent sous la surface
6- et ainsi favoriser les conditions du rejet
⠀
Conclusion
Ce jour-là, le problème, ce n’était pas l’exosquelette.
C’était tout ce qui l’entourait.
Un exosquelette ne se déploie pas sur un plancher. Il se déploie dans une culture.
Et quand la culture ne suit pas, même la meilleure technologie ne tient pas dix minutes.
C’est pour ça que notre travail d’intégrateur d’exosquelettes et de matériel ergonomique ne commence pas au moment où nous déballons l’équipement. Il commence bien avant — dans les conversations, les dynamiques d’équipe, les relations entre la direction et le syndicat, et la façon dont un superviseur parle à ses employés quand il pense que ça ne compte pas.
Vous intégrez — ou envisagez d’intégrer — des exosquelettes dans votre milieu de travail ? Je serais heureux d’en discuter. Contactez-moi ici ou suivez-moi sur LinkedIn pour d’autres analyses terrain.
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